Abélard
poète  et  musicien

Abélard a signé les paroles et la musique de nombreux chants religieux. Nous avons la chance exceptionnelle de posséder ces oeuvres aujourd'hui. Nous savons aussi qu'il fut un créateur et un interprète génial de chansons d'amour.

  • Auteur compositeur
     



Héloïse et Abélard
manuscrit 2923 de la
 B. N. ayant appartenu à Pétrarque

Presque toutes les œuvres musicales du haut Moyen Âge sont des pièces dont nous ne connaissons pas les auteurs. L'anonymat est une constante. Avec Abélard et la célèbre Hildegarde de Bingen, moniale visionnaire, abbesse et sainte : (1098 - 1179), de 20 ans sa cadette, nous rencontrons là, deux exceptions. Ces deux grandes figures ont été, l'une comme l'autre, à la fois les auteurs des textes et les compositeurs des mélodies. Ce sont des mélodies de facture "grégorienne". Les textes sont le plus souvent poétiques ou mystiques.

L'oeuvre musicale d'Abélard s'inscrit dans le mouvement cistercien de réforme liturgique. Cependant Abélard va plus loin, car non seulement, comme les cisterciens, il remplace les mélodies ambrosiennes assez ternes  par des nouvelles plus expressives, mais encore il compose de nouveaux textes d'une grande qualité littéraire et religieuse.

  • La musique religieuse

Ce qui nous est parvenu de la musique d'Abélard comprend principalement trois sortes de pièces: 
  • Des "hymnes" liturgiques pour les moniales du Paraclet qui chantent les heures canoniales : Matines, Laudes etc. ….Ce sont des compositions libres, rythmées et rimées. La mélodie se répète à chaque strophe. A la demande d'Héloïse, Abélard a composé 133 hymnes réparties en trois livres : un férial, un temporal et un sanctoral. La plus connue de ces hymnes est le "O quanta qualia" pour les vêpres du samedi.
     

  • Des "séquences", pièces de plus grande ampleur, destinées à s'insérer dans la célébration eucharistique, par exemple une paraphrase du "de profundis". Une autre séquence pour le jour de Pâques, inspirée du Cantique des cantiques, s'intitule "Epithalamica"
    Ci-contre : cithare

  • Enfin des "planctus" qu'on pourrait traduire par "lamentations".
    Avec ces lamentations, nous ne sommes
    plus dans la liturgie, même si les thèmes sont toujours tirés de la Bible. Ces histoires tragiques, qui évoquent la mort d'un héros ou d'une héroïne, sont exposées et commentées avec beaucoup d'émotion et de compassion. La mélodie varie d'une strophe à une autre et cherche à suivre et à exprimer les sentiments du texte. Nous connaissons six "planctus". On ne peut pas être insensible, aujourd'hui encore, à la grande qualité musicale et littéraire des planctus comme celui sur" la mort de Saül et de son fils Jonathan" ou celui sur "La fille de Jephté".
    Voir la traduction du "planctus jacob super filios suos"

Accéder au texte latin  et
à la traduction française par Paul Zumthor des
PLANCTUS
  fichier pdf - cliquez ici

  Pendant 5 ', cliquez sur :"O quanta qualia", format real,  version "Ensemble de musique ancienne d'Augsburg"

O quanta qualia sunt illa sabbata
Que semper celebrat superna curia;
Que fessis requies, que merces fortibus,
Cum erit omnia Deus in omnibus.
Ô combien immenses, ô combien merveilleux sont ces sabbats
Que célèbre éternellement la cour céleste !
Repos pour les faibles, récompense pour les forts,
Quand Dieu sera tout en tous.
Vere Iherusalem illic est civitas,
Cujus pax jugis est, summa jucubditas
Ubi non prevenit rem desiderio
Nec desiderio minus est premium.
Vraiment c'est Jérusalem que cette cité
Dont la paix est perpétuelle, la joie totale,
Là où le désir ne précède pas la chose,
et la récompense excède le désir.
Quis Rex, que curia, quale palatium,
Que pax , que requies quod illum gaudium
Hujus participes exponat glorié
Si tantum sentium, possint exprimere
Qui est ce Roi, quelle est cette cour,quels sont ce palais,
Cette paix, ce repos, cette allégresse
Dont nous parlent ceux qui participent à la gloire
S'ils sont en effet bien capables  de livrer ce qu'ils ressentent.
Nostrum est interim mentem erigere
Et totis patriam votis appetere,
Et ab Iherusalem a Babilonia
Post longa regredi, tandem exilia.
En attendant, il nous faut élever notre esprit
Et soupirer à grands désirs après notre Patrie,
Cherchant à rentrer enfin à Jérusalem
Après ce long exil à Babylone.
Illic molestis finitis omnibus,
Securi cantica Syon cantabimus
Et juges gratias de donis gratie
Beata referet plebs tibi Domine.
Là, après la fin de toutes les angoisses,
Nous chanterons dans la paix les cantiques de Sion,
Et ton peuple béni, Seigneur, te rendra grâce
Sans cesse pour les dons de ta grâce.
Illic est sabbato succedet sabbatum :
Perpes letitia sabbatizantium,
Nec ineffabilis cessabunt jubilii
Quos decantabimus et nunc et angeli.
Là on passe de sabbat en sabbat,
Célébrant le sabbat dans la liesse perpétuelle,
Et jamais ne cesseront ces réjouissance ineffables,
Que nous chanterons de concert avec les anges.
Perenni Domino, perpes sit gloria
Ex quo sunt, per quem sunt, in quo sunt omnia;
Ex quo sunt, Pater est; per quem sunt filius
In quo sunt Patris et filii spiritus.
Amen.
Gloire éternelle au Seigneur pour les siècles des siècles,
De qui, par qui et en qui sont toutes choses.
Toutes du Père par le Fils et en l'Esprit,
Qui  procède et du Père et du Fils.
Amen.

"L'admiration d'Héloïse pour le talent poétique et musical d'Abélard peut aisément se comprendre. On a à considérer qu'un exemple : cette hymne des vêpres du samedi : "Ô quanta qualia". La vision du ciel est extatique et la mélodie construite avec tant d'art que les phrases se succèdent de façon organique, avec une sorte d'inévitabilité extraordinaire." Chrysogonus Waddell

  Pendant 45''', cliquez sur : "Epithalamica"

Epithalamica dic, sponsa, cantica
Intus quae conspicis dic foris gaudia
Et nos laetificans, de sponso nuntia
Cuius te refovet semper praesentia.
Chante, ô épouse, ton cantique nuptial,
Proclame les joies intérieures que tu contemples,
Et réjouis-nous des nouvelles de l'époux
Dont la présence signifie pour toi une vie nouvelle et éternelle.

"Fortement inspirée par le Cantique des cantiques, cette séquence envisage le drame de la résurrection comme s'il se reproduisait dans la vie spirituelle d'une moniale du Paraclet, elle-même épouse du Christ et qui attend que l'époux lui revienne de la tombe." Chrysogonus Waddell

Pendant 9', écoutez le planctus "David", format real. cliquez  "Planctus David"
Interprétation par l'ensemble de musique ancienne d'Augsburg
 

Dolorum solatium
laborum remedium
mea michi cythara,

Nunc quo major dolor est
iustiorque meror est
plus est necessaria.

Strages magna populi
regis mors et filii
hostium victoria.
Tu soulages mes douleurs,
remédies à mes peines
lyre qui soutiens mon chant,

Plus nécessaire aujourd'hui
que la douleur est plus grande
et plus juste le chagrin !

Tout un peuple massacré
un roi tué et son fils
dans cette victoire adverse :

"Plus encore que les hymnes, les planctus constituent l'une des oeuvres poétiques les plus représentatives du XIIe siècle; les plus modernes aussi pour ce temps et les moins bridées de convention. (...) Très au courant de la théorie et des pratiques musicales Abélard travaille particulièrement les rythmes de ses poèmes et son inventivité dans ce domaine n'est jamais en défaut."
Paul Zumthor Abélard lamentations, p.24 et sq

Si le texte latin de toutes ces œuvres nous a été transmis par des manuscrits sans difficulté majeure, il n'en va pas de même de la ligne mélodique, puisque la portée n'existe pas encore. Les spécialistes ont dû faire de savantes recherches pour analyser et interpréter des notations musicales élémentaires et parfois énigmatiques.


Hymnaire de Rheinau - Bibliothèque de Zurich - 1459

  • Commentaire de Luc Estang

"Abélard, ce logicien, ce moraliste, cet humaniste fut aussi un grand poète tant profane que sacré. Toutes les rues de la montagne Sainte-Geneviève ont retenti de ses chansons qu'il composa pour les clercs  et dont hélas, rien ne nous est parvenu. Plus heureux pour les poèmes sacrés, nous pouvons relire, sinon chanter les hymnes et séquences que Pierre Abélard écrivit à la demande de l'abbesse Héloïse , pour les moniales du Paraclet qui trouvaient les hymnes de Prudence un peu trop monotones et difficiles à chanter.
Usant de mètres très variés - vers trochaïques, vers saphiques - les combinant de façon très nouvelle et fort audacieuse, rappelant parfois les strophes de la poésie goliardique aux rimes dissyllabiques :

O fortuna
velut luna
statu variabilis
semper crescis
aut decrescis ...

il compose pour toutes les fêtes et les saisons des chants qui permettent de voir en lui l'un des grands poètes de son temps." Luc Estang , romancier, poète, essayiste, 1911-1992, et JP Foucher in "Florilège de la poèsie sacrée"

  • Le rôle d'Héloïse

La composition de l'hymnaire avec ses 133 hymnes avait représenté une lourde et, on peut le supposer, monotone tâche. Abélard est le seul poète de son temps a avoir osé, selon Paul Zumthor, une si vaste entreprise. Cet immense travail de composition liturgique, a été entrepris à la demande d'Héloïse, abbesse du Paraclet. "C'est pour répondre à tes instantes prières, Héloïse, ma soeur bien chère autrefois dans le siècle, et si chère aujourd'hui en Jésus-Christ que j'ai composé ces chants appelés en grec hymnes et en hébreu tillim." Ainsi, selon Abélard, Héloïse lui avait longuement exposé ses arguments :

"Quant aux hymnes dont nous nous servons aujourd'hui, il y règne un désordre tel, que bien rarement, pour ne pas dire toujours, elles n'ont pas même de titre qui les distingue et indique de qui elles sont, Hilaire et Ambroise, par exemple, les premiers écrivains en ce genre, ou bien Prudence et d'autres qui vinrent après eux, la mesure y est souvent si incorrecte que les paroles peuvent à peine s'adapter aux chants; et sans le chant cependant il n'y a pas d'hymne possible, car la définition de l'hymne est la louange de Dieu chantée".

Tu ajoutais que pour le plus grand nombre de fêtes nous manquions d'hymnes spéciales, par exemple pour la fête des Innocents, pour celles des évangélistes et pour celles des saintes qui ne furent ni vierges ni martyrs. Il en est même, disais-tu, qui obligent à mentir ceux qui les chantent, soit parce qu'elles ne s'appliquent pas au temps, soit parce qu'elles sont mêlées d'inexactitudes. Ainsi n'est-il pas rare que, soit par empêchement formel, soit par dispense, les fidèles devancent ou laissent passer l'heure prescrite; si bien qu'ils sont obligés de mentir au moins en ce qui concerne le temps, chantant le jour les hymnes de la nuit et la nuit les hymnes du jour. (...)

Et ce n'est pas seulement l'inobservation des moments qui nous induit en mensonge; ce sont aussi les auteurs de certaines hymnes (...) dans un zèle de piété imprévoyante ils nous font chanter des choses contre notre propre conscience. Il en est si peu qui, pleurant et gémissant dans l'ardeur de la contemplation ou dans la componction de leurs péchés, puissent véritablement dire : " venons prier en gémissant ; remets-nous les péchés que nous avons commis" (...)

Ne devons-nous pas craindre qu'il y ait présomption à chanter chaque année ; "Martin, toi qui égales les apôtres;" ou à exalter sans mesure les miracles de certains confesseurs, en disant : "auprès du tombeau qui nous a guéris naguère de nos souffrances, etc. ? "

Ta sagesse jugera.

Lettres d'envoi des Hymnes d'Abélard, Gréard, "Lettre d' Abélard et d'Héloïse" p. 661 et sq

Accéder au texte complet de la lettre d'envoi des hymnes - Lettre H  -  Cliquez ici

  • Les interprètes modernes

De nombreux groupes de chanteurs, spécialistes de musique ancienne, ont été attirés et intéressés par la musique d'Abélard. Ils l'ont interprétée et ont produit 33 tours et C.D. :


CD Harmonia Mundi 1998

  • en 1974, un groupe allemand, "Studio der Fruhen Musik", sous la direction de Thomas Binkley;
  • en 1986, le groupe français "Venance Fortunat", sous la direction d'Anne-Marie Deschamps;
  • en 1994, la "Schola gregoriana of Cambridge", avec Mary Berry;
  • en 1996, l'ensemble "Sequentia" de Cologne avec Barbara Thornton;
  • en 1997, toujours en Allemagne, la "Capella Antiqua" de Munich sous la direction de Konrad Ruhland;
  • en 1998 pour finir, avec "Theatre of voices" de Los Angeles, USA, et la direction de Paul Hillier.
Pour se procurer les titres C.D. les plus récents, les autres étant épuisés, on peut consulter les différents sites de vente par correspondance, sous la rubrique "Abélard".

On trouvera un bonne étude sur Abélard musicien dans Maurice Zumthor, "Abélard, Lamentations", Actes Sud, Paris 1992. Le commentaire musicologique est de Gérard LE VOT : "Que savons-nous de la musique des planctus d'Abélard."p. 107 à 125.


Michel HUGLO, musicologue : "Abélard, poète et musicien", dans les cahiers de civilisation médiévale, XVII de 1979, pages 349 à 361.

Chrysogonus WADDELL, musicologue, moine cistercien de l'abbaye de Gethsemani Abbey, Kentucky, USA. Note de présentation, avec Mary Berry,  du CD "Abelard, hymns & sequences for Heloise" . Herald Cambridge 1994.

Chrysogonus WADDELL, Hymn Collection from the Paraclete, Cistercian liturgy series 8-9, abbaye trappiste de Gethsemani, Cistercian Publications,1989.

Manuscrit des planctus avec notation musicale
Codex reginensis 288, bibliothèque vaticane
XIIeme -XIIIème
  • Les chansons d'amour



Les chansons d'amour d'Abélard, qui se transmettaient de bouche à oreille, ne sont pas parvenues jusqu'à nous, hélas ! Nous avons cependant plusieurs témoignages qui confirment la réputation qu'avait Abélard.

Cithare

 

"Si je parvenais à écrire quelques pièces de vers, elles m'étaient dictées par l'amour, non par la philosophie. Dans plusieurs provinces, vous le savez, on entend souvent aujourd'hui encore d'autres amants chanter mes vers." Abélard "Histoire de mes malheurs"

Ainsi cette lettre d'Héloïse :

"Tu possédais deux talents, entre tous, capables de séduire le cœur d'une femme : celui de faire des vers et celui de chanter. Ces talents, nous le savons bien, sont rares chez les philosophes. Pourtant, c'est à eux que tu dois d'avoir composé sur des mélodies et des rythmes amoureux, tant de chansons dont la beauté poétique et musicale connut un succès public et répandit universellement ton nom. Les ignorants mêmes, incapables d'en comprendre le texte les retenaient, retenaient ton nom. Telle était la raison principale de l'ardeur amoureuse que les femmes nourrissaient pour toi. Et comme la plupart de ces chansons célébraient nos amours, bientôt mon nom se répandit en maintes contrées, excitant contre moi les jalousies féminines." Héloïse à Abélard, lettre n° 2

Et plus loin :

"Quand tu m'appelais à des plaisirs temporels, tu m'accablais de lettres, tes chansons mettaient sans cesse sur toutes les lèvres le nom d'Héloïse. Les places publiques, les demeures privées en retentissaient."

 SOMMAIRE

© Association Pierre Abélard 1999