Abélard 
et
la théologie

 

Un innovateur
Trois ouvrages d'Abélard portent le nom de "Théologie". La "theologia summi boni" composée en 1121 et condamnée à Soissons, la "theologia christiana" 1121-1126 et la "theologia scholarium" 1133-1140. L'innovation d'Abélard consiste d'abord à utiliser ce terme de "théologie" qui n'est pas courant chez les maîtres du XIIème siècle car les chrétiens n'ont adopté le terme que tardivement et même avec une certaine réticence en raison de son origine païenne. C'est seulement ce point d'innovation qu'on veut souligner ici sans entrer dans l'exposé de la pensée théologique de Pierre Abélard.
"Il apparaît qu'Abélard a été le premier à utiliser ce mot pour désigner un ouvrage systématique consacré aux choses divines."
Jean Jolivet, "La théologie d'Abélard" Paris, Cerf, 1997
Voir aussi, ci dessous, Marcel Neusch "Les traces de Dieu" Paris, Cerf, 2005 p. 34-35


Les origines païennes du mot "théologie"
Dans le monde grec les stoïciens distinguaient trois emplois :

1- La théologie mythique des poètes: pour Platon la théologie désigne les fictions poétiques sur les dieux, et à ce titre elle n'est guère digne d'intérêt.
2- La théologie civile ou politique. Pour les stoïciens la théologie politique s'occupe de la défense et de l'illustration des mythes et des rites en usage dans la cité.

 

 

 

 

Le Panthéon à Rome

3- La théologie naturelle ou philosophique. Aristote entend par théologie l'explication des êtres mobiles par l'être immobile qu'il désigne comme le premier moteur. En ce sens la théologie s'intéresse aux causes immobiles et immatérielles de ces êtres divins que sont les astres.










Saint Augustin par Boticelli

La première est victime de l'imagination, la deuxième est tributaire de la tradition et la troisième escompte les dépasser en s'appuyant sur la raison. Augustin (354-410) qui connaît ces trois sens s'en prend surtout aux deux premières jugées inefficaces dans l'ordre du salut et même immorales dans la cité.
"Non, ni la théologie fabuleuse ni la civile ne peuvent obtenir à quiconque la vie éternelle... Toutes deux sont infâmes, toutes deux sont condamnables, la première, la théologie du théâtre fait profession publique d'impudicité, la seconde, celle de la cité se pare de ses turpitudes"

St Augustin la cité de Dieu, VI, 6,2
Si Augustin ne rejette pas la raison, il la subordonne cependant à la foi. Il préfère de toute façon recourir à d'autres locutions pour désigner le travail d'intelligence de la foi.

L'audace d'Abélard

C'est avec Abélard que la théologie chrétienne commence à prendre son essor en devenant "dialectique", c'est à dire en accordant une place privilégiée à la raison. Abélard ne pensait pas qu'il suffisait d'expliquer l'Ecriture au moyen des autorités (les "gloses" ou compilations d'avis d'auteurs), il fallait argumenter au moyen de la raison. Sans doute Abélard continue d'appeler l'étude des sciences sacrées  "magisterium divine lectionis",  mais il emploie le mot théologie pour désigner son propre travail. Voici la description qu'il fait de son premier ouvrage de théologie, le "de unitate et trinitate divina" :


"Or il arriva que je m'attachai d'abord à discuter le principe fondamental de notre foi par des analogies, et que je composai un traité théologique (quendam theologie tractatum) sur l'unité et la trinité divine à l'usage de mes élèves, qui demandaient sur ce sujet des raisonnements humains et philosophiques, et auxquels il fallait des démonstrations plutôt que des discours. Ils disaient, en effet, qu'ils n'avaient pas besoin de vaines paroles, qu'on ne peut croire que ce que l'on a compris, et qu'il est ridicule de prêcher aux autres ce qu'on ne comprend pas soi même plus que ceux auxquels on s'adresse; que le Seigneur lui même condamne les aveugles qui conduisent les aveugles."
Abélard "Historia calamitatum"

Abélard signe la naissance de la théologie, un mot qu'il va étrenner assurant ainsi la transition avec la scholastique.

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